Je connais un endroit…

par Aurelie

Je connais un endroit qui vit hors du temps.


Il a une géographie unique, magique. On y accède uniquement par les sons ou les odeurs, en fermant fort les yeux ou en dégustant un très bon café, à la moka s’il vous plaît.

Du buffet s’échappe un parfum d’épices, de biscuits et de café. Les tiroirs capricieux débordent de couverts en argent, de vieux bouchons de liège et d’au moins dix économes – dont un seul, le rouge, fonctionne. Au fond se niche la casserole rouge à pois blancs, celle qu’on utilise toujours pour le thé ou l’infusion de thym qu’on va cueillir sous l’olivier.

Le garage n’a pas vu de voiture depuis 1983 et pourtant, une délicieuse odeur d’essence planne dans l’air. Sur le coté ronronne le congélateur géant, acheté après la rencontre avec un sanglier qui a coûté à tonton Domi le moteur de son Alpha. Sous les bâches au fond, des cartons mystérieux qu’on allait explorer en cachette pendant la sieste.

Il y a cuisine d’en haut et la cuisine d’en bas, le caoutchouc qui prend toute la place dans l’escalier et que l’on doit esquiver mille fois lorsqu’on va chercher le sel, la louche ou la passoire qui se trouvent, comme un fait exprès, dans l’autre cuisine.

Dans la pièce au papier peint papillon on trouve le bureau aux tiroirs débordant de crayons à papier, buvards, gommes et cahiers, avec ce parfum fascinant de salle de classe.
La bibliothèque, les Maurice Druon et le Club des cinq, lus mille fois.

Dehors il y a les nuits passées sur la terrasse à regarder les étoiles filantes. Les plus brillantes jamais vues.
Le son des graviers lorsqu’on passe de la maison à l’ombre des catalpas.
Les arbres qui ont l’âge de chacun d’entre nous.
Le fil à linge distillant un parfum de propre à nul autre pareil.
Le galet lourd et plat, à la prise en main parfaite, qui attend sur sa marche qu’on y casse les noisettes fraîches.

On sort le baril rond Skip plein de jouets jamais vus ailleurs.
La brouette en plastique orange.
Les petites chaises de camping bleue et rouge.
Les pas de danse répétés sous le porche.

Plus loin il y a l’odeur verte du Gardon.
Les pierres au bord de l’eau, lisses et chaudes, qu’affectionnaient déjà nos mamans. La glace, après diner, à Anduze. Le 14 juillet.

Cet endroit est spécial. Il n’existe plus comme cela en vrai, désormais. Là-bas les jours se ressemblent, l’été est éternel. Là-bas j’ai dix ans, ma cousine douze, ma soeur sept. Notre grand-mère râle et nos parents regardent nos spectacles de danse, muscat ou pastis à la main, avant le dîner sous les catalpas. Pour toujours.

On n’a pas tous un endroit comme celui-là au fond du cœur et je mesure ma chance, immense, que personne ne pourra jamais m’enlever. Tant qu’il existera, la vie l’emportera sur la mort.
A tous ceux qui souffrent du manque, je vous souhaite de pouvoir, le temps d’un café, retourner au temps des été éternels pour y puiser un peu de force qui fait parfois défaut.

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Un petit mot?

8 commentaires

Marie 24 novembre 2019 - 10:42

Pfiou, ce frisson final… Quelle écriture ciselée, simple et puissante ! Je n’ai pas pu empêcher mon esprit de repartir à l’assaut de mes souvenirs d’enfance – ces souvenirs d’endroits qui n’existent plus, ou en tout cas plus comme ça. La baignoire jaune en plastique dans le jardin, les fars bretons du soir en Alsace, les innombrables films vus à trois… Merci pour cette madeleine de Proust partagée, et ce moment où je me suis sentie tellement vivante, vraiment.

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Aurelie 11 décembre 2019 - 2:48

Merci beaucoup Marie, ces mots attendaient de sortir depuis longtemps. Je crois qu’on a tous un endroit comme ça dans le coeur, un lieu sacré que personne jamais ne pourra nous enlever. J’ai la brouette orange, tu as la baignoire jaune <3

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Anaïs 15 novembre 2019 - 3:34

Merci pour ce très beau texte si poétique et tellement émouvant.

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Aurelie 15 novembre 2019 - 11:24

Merci Anaïs, de tout cœur

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Nadège 12 novembre 2019 - 3:09

Quel joli voyage dans le temps ! Tu as vraiment l’art de rendre les « petits riens » poétiques…

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Aurelie 15 novembre 2019 - 7:57

les petits riens de la casserole rouge à pois blancs qui à la fin sont tout ce qui nous reste 🙂 Merci Nadège, ça faisait longtemps que je voulais parler du souvenir et je suis heureuse que cela t’ai touchée

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ioulia 11 novembre 2019 - 10:18

Ton texte est magnifique… Il évoque beaucoup, des sensations, des morceaux de vie. Tu as de la chance de connaître cet endroit. Et ton écriture est très belle

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Aurelie 15 novembre 2019 - 7:24

Merci Ioulia, je mesure ma chance en effet. Evoquer ces souvenirs quand ça ne va pas me réconforte, et j’espère que toi aussi tu as un endroit comme ça dans le cœur. Si tu ne l’avais pas, j’ai noté qu’il peut aussi se construire, comme un petit « pot à souvenir ». Quand je me sens bien, souvent avec mes amis ou ma petite famille, je prends une photo mentale que je parviens à évoquer quand ça ne va pas. Les premiers pissenlits soufflés, la pâte à pizza, les livres lus ensemble, les soirées à danser sur Britney Spears avec mes amies 🙂 Merci de ton gentil mot Ioulia, et à bientôt

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les mains dans la terre, la tête dans les étoiles
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